Archives mensuelles : avril 2012

L’après 22 avril

20120420-133630.jpg

Nous vivons sur une planète unique. Unique, en ce qu’elle réunit les conditions climatiques, physiques et biochimiques essentielles à la vie. Ces conditions ont permis à l’humanité de se développer et de mettre en place un modèle d’organisation socio-économique qui a entraîné une amélioration extraordinaire de la qualité et de l’espérance de vie. Cependant, ce puissant instrument d’épanouissement en est venu aujourd’hui à mettre en péril les mêmes conditions climatiques, physiques et biochimiques qui ont permis notre existence et celle des autres espèces avec qui nous cohabitons.

Nous sommes arrivés à une étape de notre évolution où nous devons passer à autre chose, où collectivement il nous faut imaginer un nouveau modèle de société qui reflète une compréhension plus réaliste du monde et qui intègre notre condition d’organisme vivant. Le printemps bruyant que l’on connaît au Québec, cette occupation des espaces publics, toutes ces cogitations collectives laissent dans l’air un parfum d’évolution, voire de révolution. Alors qu’on s’apprête à célébrer le 50e anniversaire de la parution du « Printemps silencieux » (Rachel Carson), se pourrait-il que l’année 2012 marque non pas la fin du monde, mais la fin d’un monde et le commencement d’un autre, plus libre et plus heureux, où les êtres humains reprendraient leur destinée en main ?

Vers une économie stabilisée
Nous baignons dans une matrice économique dont le carburant est l’augmentation perpétuelle de la production et de la consommation de biens et de services. Cet impératif de la « croissance pour la croissance » qui est au centre des politiques publiques depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale est devenu au fil du temps une sorte de religion. L’économie n’est plus ce système qui avait pour but de réguler les échanges de biens et de services. Elle s’est personnifiée, prenant la forme d’une figure dominatrice dont on appréhende les états d’âme : «l’économie va bien», «les marchés ont mal réagi», «ils sont frileux»… Elle a institué en norme sociale la nécessité de consommer toujours plus, de sorte qu’il semble ne plus exister dans la conscience collective de notion de limite, de sorte que trop ne sera jamais assez.

Pourtant, c’est l’évidence même : dans un monde aux ressources et espaces limités, un système fondé sur une croissance illimitée ne peut être durable. Pendant des siècles la taille de l’économie mondiale est demeurée en deçà de la capacité de support de la planète mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Au cours des cent dernières années, la production mondiale de l’économie a été multipliée par 24, atteignant maintenant plus de 47 trillions de dollars. L’appropriation toujours plus grande de matière, d’énergie et d’espace par l’activité humaine a profondément modifié les écosystèmes et réduit la capacité de subsistance des autres formes de vie. À cette dette environnementale s’est jumelée une perte d’équité sociale. En effet, malgré la croissance phénoménale de l’économie mondiale, le fossé entre les plus riches et les plus pauvres n’a cessé de se creuser. Aujourd’hui, ce sont 3,7 milliards d’êtres humains qui survivent avec moins de deux dollars par jour, soit annuellement le prix d’un téléphone intelligent.

Les règles du jeu économique mondial ne sont pas immuables. Contrairement aux lois de la Nature, ces règles ont été imaginées par nous. Elles peuvent donc être changées, par nous. Une question se pose : alors que tout a une limite en ce monde, pourquoi l’économie devrait-elle croître indéfiniment ? Chez la plupart des espèces animales, le début de la vie est caractérisé par une phase de croissance rapide qui à l’approche de l’âge adulte s’atténue pour éventuellement s’arrêter presque complètement. Les économies émergentes ont besoin de se développer pour permettre aux populations qui en dépendent d’atteindre un niveau de vie acceptable. Au-delà d’une certaine taille cependant, les économies ne grandissent plus, elles grossissent, ne servant plus l’intérêt de la Société mais essentiellement celui des sociétés. Plusieurs études le démontrent : au dessus d’un certain seuil, l’accroissement du niveau de vie ne se traduit plus par une augmentation de la qualité de vie. Au-delà d’une certaine limite, le découplage entre le PIB et le bien-être des individus est frappant. Dans un modèle socio-économique recadré sur la satisfaction des besoins essentiels et l’épanouissement individuel et collectif dans le respect des limites de la planète, les économies matures des sociétés riches comme l’est le Québec devraient surveiller leur ligne. Cette perspective paraît être sortie de la tête d’un dangereux extrémiste financé par des intérêts étrangers. Eh bien non…elle est soutenue par de plus en plus de scientifiques et d’économistes, dont Peter Victor, auteur d’un ouvrage intitulé Management without growth : slower by design not disaster (2008). Ce dernier a conçu un modèle prévisionnel reproduisant l’économie canadienne dans le but d’apprécier l’effet de divers scénarios de croissance et de décroissance sur un certain nombre d’indicateurs socio-économiques et environnementaux. Dans le scénario de croissance faible ou nulle, où la consommation, la productivité et la population se stabilisaient à partir de 2010, il a montré qu’en réduisant la semaine de travail à quatre jours, en instaurant une taxe sur le carbone, en augmentant le niveau de taxation des plus riches, et en ramenant les investissements publics vers les services à la société, le résultat au bout d’une vingtaine d’années serait loin d’être désastreux. Au contraire, le taux de chômage aurait atteint un plancher de 4%, le ratio de la dette sur le PIB aurait chuté considérablement, de même que la pauvreté et les émissions totales de gaz à effet de serre. Bien sûr, ces résultats ne sont que des projections, mais combinés à ceux similaires d’autres spécialistes, ils démontrent que des trajectoires autres que celle de la croissance perpétuelle sont possibles pour les sociétés riches comme le Québec. Elles sont d’ailleurs aussi possibles et souhaitables qu’elles sont inévitables. En effet, le temps où la croissance insensée manquera d’essence est proche. Pour s’en convaincre, il suffit de contempler les crises et les effondrements économiques qui se multiplient un peu partout sur le globe.

Vers une occupation humaine durable et équitable du territoire
Nous sommes aujourd’hui 7 milliards d’êtres humains sur la Terre et selon les différents scénarios de l’ONU ce nombre pourrait se stabiliser à 8 milliards ou augmenter jusqu’à 10 milliards en 2050. Déjà aujourd’hui nous consommons plus que ce que notre planète peut nous offrir . Comme le souligne le rapport de la Conférence sur l’économie stationnaire (2010), nous avons non seulement besoin de plus petites empreintes, mais aussi d’un moins grand nombre de pieds. Malencontreusement et en dépit de l’urgence, la question démographique n’est que timidement abordée, principalement pour deux raisons. Premièrement, ‘avoir des enfants’, peu importe le nombre, est devenu dans l’imaginaire collectif un ‘droit’ inaliénable, et l’idée même d’intervenir explicitement pour contenir la démographie mondiale est perçue par certains comme un sacrilège, et par d’autres comme une source inévitable de dérives similaires à celles qui sont survenues en Chine. En dépit du problème éthique qu’il pose, cet enjeu est majeur et l’espèce humaine devrait aujourd’hui être assez mature pour l’envisager et en débattre. Mais il y a un second verrou idéologique qui rend encore plus difficile toute réflexion ouverte et éclairée sur le sujet. Notre économie est ainsi faite qu’elle a besoin de la croissance démographique pour se maintenir. En effet, notre modèle économique est non seulement tributaire de l’augmentation de la consommation per capita mais également de l’augmentation du nombre de consommateurs. C’est ainsi que la croissance de la population constitue aujourd’hui une autre obsession de nos dirigeants politiques qui n’ont de cesse d’imaginer des incitatifs pour produire davantage d’enfants. Au Québec, la population a franchi le cap des 8 millions d’habitants fin septembre 2011. Au contraire de plusieurs sociétés riches (États-Unis,Danemark, Royaume-Uni), la population du Québec est affligée d’une croissance famélique et les prévisions démographiques récentes suggèrent qu’elle pourrait soit décliner légèrement, soit se stabiliser, soit augmenter jusqu’à frôler les 9 millions d’habitants d’ici 2050. Le faible taux de fécondité (1.74% en 2008) fait partie des multiples sujets d’auto-flagellation des Québécois. Ne devrait-on pas plutôt s’en féliciter ? Bien que nous fassions piètre figure en terme d’empreinte écologique, sur le plan strictement démographique, ne sommes-nous pas un exemple de sagesse pour le reste du monde, sagesse involontaire, mais sagesse tout de même? Mais approchons le problème de la démographie sous un angle différent, celui de la capacité de support. S’est-on déjà demandé combien d’êtres humains le territoire du Québec peut maintenir de manière durable et équitable ? Dans une perspective d’économie relocalisée et de partage de la richesse, et en tenant compte des contraintes du climat, des ressources et des espaces disponibles, quelle est le poids ‘santé’ de la population québécoise et de quelle manière cette population devrait-elle se répartir sur le territoire pour assurer la conservation d’espaces naturels essentiels à notre bien-être collectif et à l’épanouissement des autres formes de vie avec qui nous cohabitons ? Voilà qui pourrait faire progresser le débat au-delà de sa rhétorique habituelle et déboucher sur des solutions durables. Peut-être sommes-nous déjà bien assez nombreux.

Comme on le sait, c’est essentiellement la grande disponibilité de pétrole à bon marché qui a rendu possible l’explosion démographique mondiale et qui a facilité l’éclatement géographique des processus économiques. Contre toute logique, il est devenu plus rentable de faire parcourir des milliers de kilomètres à une matière première de son extraction à sa consommation que de concentrer le cycle économique localement. Mais selon plusieurs experts, nous frôlons le pic mondial de production de cette ressource non renouvelable.Dans un proche avenir, la rareté fera grimper les prix de carburant rendant le grand déménagement de produits et de services de plus en plus absurde. Dans cette perspective, il est permis de penser que les pays ou la densité de population est faible comme c’est le cas au Québec, les petits peuples autosuffisants qui auront résisté à l’appât du gain et qui au lieu de dilapider les ressources de leur territoire aux plus offrants, les auront utilisés avec clairvoyance et parcimonie, qui au lieu de transformer leurs milieux naturels et leurs terres cultivables en béton les auront préservé, ces peuples seront en bien meilleure posture pour affronter la transition vers des économies relocalisées.

La Communauté du 22 avril
En janvier 2009, le peuple islandais a osé se lever et dire non au sauvetage des banques privées. De grandes manifestations pacifiques ont eu lieu sur cette petite île nordique de 320 000 habitants, provoquant la chute du gouvernement en place. Suite à un référendum d’initiative populaire, les Islandais ont confié à des assemblées citoyennes le soin d’écrire une nouvelle constitution pour le pays.

En ce printemps 2012, nous voilà nous aussi à la croisée des chemins, pris en étau entre deux paliers de gouvernements qui ne sont que les deux lames d’un même ciseau. Ou bien nous suivons aveuglément ces dirigeants, qui bien qu’étant assis sur les épaules de géants, s’obstinent à regarder dans le rétroviseur plutôt qu’à envisager ce qui vient devant. Ou bien nous choisissons nous-mêmes la voie à suivre. Une voie qu’il nous appartient de tracer.

Dans cette perspective, nous proposons que soit créé un espace de réflexion publique en marge des partis politiques, que l’on pourrait appeler la Communauté du 22 avril, à laquelle tous pourront contribuer et qui s’appliquera à dessiner cette nouvelle trajectoire. La nôtre.

Andrée Gendron & Alain Branchaud
Biologistes
Projet Rescousse

 

Publicités