Liberté, égalité, biodiversité

L’année 2010 a été proclamée Année internationale de la biodiversité. L’ONU annonçait récemment qu’il en sera de même de la décade à venir. Ainsi, nous continuerons d’être inondés d’informations factuelles sur la crise de la biodiversité : saviez-vous qu’une espèce disparaît toutes les 20 minutes, que le taux d’extinction est actuellement 250 fois supérieur au taux naturel, que les océans se meurent, et que si la tendance se maintient, la moitié des espèces connues auront disparu d’ici 100 ans ? Ces implacables prédictions, toutes plus alarmantes les unes que les autres, fusent de toutes parts et percolent comme jamais aux quatre coins de notre planète. Qui peut aujourd’hui prétendre ignorer ce problème ?

Pourtant, force est de constater que l’enjeu de la biodiversité, aussi vital soit-il, laisse froid. Il ne mobilise pas : ni les élites, ni les politiciens, ni les média, ni la population. Les virages structurants tant économiques que politiques et sociaux qui devraient être entrepris en toute urgence pour inverser ce phénomène dramatique ne sont même pas envisagés. Comment expliquer cette indifférence ? Paradoxalement, notre mode de vie hyper-connecté a achevé d’opérer le détachement d’avec la nature que l’ère technologique a depuis longtemps induit. En fait, notre obsession de plus en plus grande pour le virtuel nous a amené lentement mais sûrement à perdre la notion du réel, du tangible et du vivant. Nous ne ressentons plus la nature comme faisant partie de nous, comme nous habitant. Elle nous est étrangère.  La diversité des formes de vie qui nous entourent, le monde dont nous sommes issus, sont devenus un décor extérieur, un terrain de jeu ou même, une vue de l’esprit.

Se fondant sur le principe selon lequel on protège ce que l’on connaît, les efforts de ceux qui militent pour préserver la biodiversité ont jusqu’à ce jour majoritairement été investis vers l’éducation. Mais, ne protège-t-on pas d’abord ce que l’on aime, ce à quoi l’on tient ? Prenons donc une pause du ‘connaître’ et du ‘savoir’. L’être humain a plutôt besoin de retisser les liens affectifs qui le retiennent au monde : non pas être sensibilisé mais se laisser charmer par les beautés de la vie, non pas comptabiliser le nombre d’espèces mais être émerveillé par la richesse que cette diversité amène, non pas être éduqué sur les taux d’extinction mais s’en émouvoir… C’est donc d’une accession de la biodiversité au club sélect de nos valeurs dont il est question ici. Ce concept abstrait doit devenir une préoccupation humaine qui échappe à l’analyse bêtement économique. Pour que des changements profonds surviennent, la biodiversité doit représenter pour une masse critique d’êtres humains, une valeur collective que l’on cessera de questionner à chaque occasion, mais que l’on voudra plutôt défendre. Allons plus loin. Elle doit figurer parmi ces grands idéaux humains que sont la liberté, l’égalité et la fraternité. Elle qui incarne le jalon suivant, le prolongement logique de ce trio, élargissant la notion de fraternité à l’ensemble des être vivants sur notre planète. Une forme de fraternité qui nous amènera  à considérer comme allant de soit la juste répartition des ressources et des espaces et à s’engager dans une vraie cohabitation avec ces autres qui partagent avec nous l’aventure de la vie sur Terre. Liberté, égalité, biodiversité !

La beauté est la différence,
la richesse dans la diversité,
la sagesse dans la rencontre de l’autre.
La nature est plurielle,
sous toutes ces formes la Vie est belle.
Renouez avec elle !

Andrée Gendron et Alain Branchaud
Biologistes et membres fondateurs du Projet Rescousse

De nouveaux billets seront publiés sur ce blogue  pour souligner la Journée internationale et la décennie de la biodiversité.

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10 réponses à “Liberté, égalité, biodiversité

  1. Je veux simplement mentionner sur le sujet que l’on oublie trop souvent de mentionner que nous sommes une de ces espèces et que les phénomènes qui affectent les espèces animales nous affectent aussi comme être vivant : pollution eau, air et sol, produits toxiques dans notre environnement qu’il soit urbain ou rural, etc. Les études en démontrent de mieux en mieux les effets sur notre santé et celle de nos enfants : problèmes respiratoires, hormonaux, cancer, fertilité en baisse, réduction de l’espérance de vie «en santé»etc. N’est-ce pas une façon de mieux faire comprendre aux gens et décideurs que ce qui touche la biodiversité et les espèces, nous touchent directement aussi.

    • Andrée Gendron

      Merci de réagir. Vous avez parfaitement raison. Il est effectivement crucial de prendre conscience du fait que nous sommes partie prenante de ce monde vivant et pluriel que l’on nomme ‘biodiversité’. Et que si nous faisons partie du problème, nous faisons surtout partie de la solution. Le discours selon lequel les effets de nos abus sur la faune et la flore se répercutent éventuellement sur nous, i.e. l’idée du canari dans une mine de charbon, est par contre largement utilisé par les défenseurs de l’environnement et réfère à une certaine forme d’anthropocentrisme. En définitive, le message est le suivant : sauver les autres pour nous sauver nous-mêmes, conserver les espaces naturels pour notre bénéfice présent et futur, sauvegarder les espèces parce qu’elles pourraient éventuellement nous procurer des services, parce qu’elles sont le reflet de ce qui nous guette. Cette stratégie utilitaire a du bon mais elle a aussi ses limites. Parce qu’elle s’appuie sur un argumentaire détourné, elle donne parfois lieu à des demi-solutions qui ménagent la chèvre et le chou sans jamais atteindre l’objectif premier. C’est particulièrement vrai lorsqu’il est question de préserver des milieux naturels qui sont convoités pour d’autres usages (humains), puisque les besoins des espèces pour qui ces milieux sont des habitats ne sont pris en compte que de manière partielle et indirecte. La vision que nous proposons ici présente d’emblée les autres formes de vie comme des ‘coloca-terre’, avec qui nous devons partager les espaces et les ressources limitées d’une planète unique, dans un esprit de cohabitation harmonieuse. Elle s’inscrit dans une dynamique d’évolution des valeurs humaines. Au plaisir de poursuivre cette discussion virtuelle dans le monde réel…
      Andrée Gendron et Alain Branchaud

  2. Que pouvons nous mettre en place pour sensibiliser les élus et la grande majorité de la population ?
    Passer par l’éducation des enfants est un très moyen, mais pas suffisant, car je pense que l’on doit agir vite. Le moyen d’agir vite c’est soit la population qui le détient et qui peut boycotter pétitionner pour faire bouger les politiques, soit ce sont les politiques tout seul qui peuvent agir mais ils doivent faire preuve d’une grande motivation pour faire bouger leurs collègues et motiver aussi la population. Je travaille dans une collectivité, je suis entrain d’abord de motiver mes collègues (pas facile pour certains) et j’espère qu’avec le temps les élus vont bouger, mais c’est vraiment un sujet qui ne mobilise pas : qu’est-ce qu’on en a à faire des petits insectes, ou des petits oiseaux qui nous embêtes plus qu’autre chose ! Je reste malgré tout optimiste, car je m’aperçois qu’en revenant sur le sujet régulièrement, les choses avancent à petit pas, et ça c’est mieux que rien. Une phrase pour finir : il n’y a pas de petits gestes si on est 60 millions à les faire ! Si celui qui est motivé par la préservation de l’environnement fait passer le message sans être extrémiste, on va y arriver !
    Nicolas Valette.

    • Que ce soit pour mobiliser la population ou faire surgir une volonté politique dirigée vers l’action, il faut attiser la flamme verte de l’émotion humaine. C’est probablement le seul moyen de provoquer à temps les changements qui s’imposent pour l’avenir de la planète. Liberté, Égalité, Biodiversité ! Dans ce contexte, le mot biodiversité peut symboliser cette corde vibrante qui nous sortira de l’indifférence. Le Projet Rescousse souhaite que cette devise devienne universelle.

  3. Andrée Gendron

    Vaincre l’inertie. Sortir de l’indifférence et petit à petit se mobiliser. Voilà ce que tu fais. Voilà ce qu’il faut faire. Merci.

    Les enfants sont naturellement enclins à adhérer à l’idée de protéger les espèces et les milieux naturels. Cette sensibilité, instinctive, tend malheureusement à se perdre en vieillissant. Les enfants ont tendance à devenir grands. C’est pour cette raison et aussi comme tu le dis parce que nous manquons de temps, qu’il faut trouver le moyen de rejoindre ceux qui ont maintenant l’âge de ‘raison’, peut-être en s’adressant à leur âme d’enfant, qui est là quelque part, forcément…

  4. Bonjour,
    Sincèrement, j’aimerai collaborer, participer activement, car vous avez tellement raison ! Mais tout aussi sincèrement, sans moyen quelconque, tenter de faire vibrer la corde sensible des Hommes citadins tout comme les autres d’ailleurs : sans euphémisme, c’est un verre d’eau dans un volcan.
    Ce n’est pas de l’ignorance, c’est tout bonnement de l’incompréhension sur la gravité de beaucoup de gestes domestiques. Et il y a bien une différence entre ces deux termes. Chacun sait plus ou moins ce qu’il fait de mauvais et de bien pour l’environnement. Mais jusqu’où ? Il n’y pas que l’industrie, les transports… C’est un manque d’éducation de tous; petits et grands.
    Aujourd’hui en exemple de la fourberie et de la mystification, on s’alarme trop tardivement sur les carburants de substitution pour les véhicules ! Et finalement, tout ce qui sort en catastrophe, ce sont des voiturettes électriques ! Lamentable.

    • Suggestion de publication en lien avec votre commentaire: un livre de David Johns – A new conservation politics.

    • Alain Branchaud

      Merci pour votre commentaire. En écoutant la chanson Bico de Peter Gabriel ce matin, je me suis dis que c’était à propos et que la flamme verte pouvait également s’exalter.

      « You can blow out a candle
      But you can’t blow out a fire
      Once the flames begin to catch
      The wind will blow it higher »
      […]
      « And the eyes of the world
      are watching now
      are watching now »

  5. Et si la difficulté résidait dans le notre incapacité à proposer des avenues d’intervention en faveur de la biodiversité à échelle humaine? Y aurait-t-il toujours un dialogue de sourd face à l’urgence bien légitimement décriée par la science et la publication de statistiques de plus en plus alarmantes versus le temps qu’il faut nécessairement accorder à l’implantation de changements collectifs structuraux?

    Les scénarios catastrophes frappent, mais paralysent s’ils ne sont pas accompagnés de pistes de solutions à poursuivre, d’abord à l’échelle individuelle. C’est de la volonté collective que naissent les changements politiques et réglementaires les plus puissants, mais encore faut-il que les citoyens prennent d’abord pleinement conscience de leur possibilité d’intervention en faveur de ce qui les préoccupent.

    Il importe de réfléchir ensemble à des solutions auxquelles nos pairs (de plus en plus sensibilisés) puissent s’identifier, mais surtout sentir leur capacité à mener dès maintenant des actions concrètes et signifiantes tant pour eux que pour la collectivité. Nous devrons toutefois faire preuve d’ingéniosité en contrepoids à l’argument économique, qui pèse encore très lourd dans la balance de la conscience individuelle. Beaucoup se sentent économiquement incapables de faire des choix alimentaires, sanitaires ou encore locatifs qui contribueraient à leur propre bien-être à long terme, et encore moins à celui de la collectivité.

    On doit plus que jamais s’employer à concilier concrètement ces enjeux environnementaux, sociaux et économiques, tant à l’échelle individuelle, locale que planétaire, un geste à la fois.

    • Justement. Voir d’ailleurs notre billet sur l’alternative à la croissance économique (économie stationnaire). Il y a des gestes à l’échelle de l’individu mais il y en a d’autres plus structurants à l’échelle de la société auxquels les individus peuvent contribuer en faisant pression sur les médias et les politiciens pour que des enjeux silencieux comme la crise de la biodiversité aient enfin l’attention qu’ils méritent. Merci d’avoir pris la peine de partager vos idées sur ce blogue.

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